22 mars 2020. Yulin, Guangxi. Une odeur insoutenable sort d’un égout. Personne n’était prêt pour ce que les policiers allaient trouver.
Dans une ruelle, derrière l’Hôpital du Peuple Numéro 1, une jeune infirmière remarque que son évacuation d’eau est complètement bouchée. Elle appelle son petit ami – un officier de police – et le propriétaire.
Ils descendent ouvrir le regard principal.
Dès qu’ils soulèvent la plaque, une odeur pestilentielle les frappe. À l’intérieur, une masse compacte bloque tout.
Le propriétaire s’énerve : « Mais qui jette de la viande dans les égouts comme ça ? »
Mais le policier regarde mieux. Son instinct lui dit que ce ne sont pas des restes d’animaux. Il appelle ses collègues.
Quelques heures plus tard, les experts confirment : ce sont des centaines de morceaux de chair humaine déchiquetés. Au total, la police récupérera 2 368 morceaux.

L’enquête remonte au troisième étage, vers une petite location. Vers une infirmière de 25 ans.
Dans l’appartement, la police découvre un cuiseur à riz contenant des os humains, posé à côté de sacs plastiques noirs.
Qui était cette femme ? Et comment en est-on arrivé là ?
Partie 1 – La fille qui venait de nulle part
Li Fengping naît en 1995. Aînée d’une famille de quatre enfants, elle grandit dans le village de Huajia, perdu au fin fond du Guangxi.
Pour y accéder : un bus longue distance, un minibus sur des routes cabossées, puis une marche à travers les champs. Ses voisins ont de belles maisons à étages. Sa famille vit dans une modeste bâtisse basse, aux murs usés par le temps.
La mère est rongée par des tumeurs, trop faible pour travailler. Le père enchaîne les petits boulots pour nourrir la fratrie.
Très vite, Li devient une « seconde maman ». Elle étudie, cuisine, porte la maison à bout de bras.
Mais elle possède une richesse que les autres n’ont pas : elle est brillante.
À l’école, elle surclasse tout le monde. Ses résultats lui ouvrent les portes des meilleurs lycées. Son père rêve d’université. Mais Li est pragmatique : ses parents n’ont pas les moyens de financer sept années d’études.
Elle renonce à la voie royale et choisit une filière professionnelle accélérée, le système « 3+2 » – trois ans de lycée, deux ans d’études supérieures. Son objectif : travailler vite pour soigner sa mère.
À l’école de médecine de Nanning, elle reste exemplaire. Boursière, elle enchaîne les notes au-dessus de 90/100. Ses professeurs ne tarissent pas d’éloges.
À la fin de ses études, elle écrit : « Je travaillerai encore plus dur pour enrichir mes connaissances et m’améliorer. » Elle dit aussi une phrase qui, aujourd’hui, glaçe le sang : « Voir quelqu’un sourire, c’est la plus belle sensation au monde. »
Trois offres d’emploi tombent en 2017. La carrière à Nanning. Le salaire à Liuzhou. Ou la proximité avec sa mère malade à Yulin.
Elle choisit Yulin. Salaire plus bas, hôpital modeste, mais à deux heures de son village. Une décision noble, en apparence.
Son père la voit déjà acheter un appartement, se marier, vivre tranquille. Il ne sait pas que Yulin va devenir son piège.
Partie 2 – La solitude comme arme silencieuse
Yulin n’est pas une libération. C’est une prison.
Li travaille jour et nuit, même pendant les vacances. Elle ne rentre presque plus au village – sauf pour le Nouvel An chinois.
Elle vit dans 30 mètres carrés. Une ruelle sombre, aux murs écaillés. 350 yuans par mois, environ 45 euros.
À l’hôpital, le système la détruit sans qu’elle le voie : des rotations tous les quelques mois. Pédiatrie, chirurgie, soins intensifs… Elle n’a jamais le temps de créer de vrais liens.
Pourtant, elle est une excellente infirmière. Efficace, rapide, intelligente. Ses supérieurs la font entrer dans l’équipe d’intervention d’urgence – l’élite.
Mais le stress est énorme. Et Li a besoin d’une échappatoire.
Elle va la trouver au pire moment.
Partie 3 – L’engrenage du jeu
Juin 2018. Une nuit de garde, sa supérieure Liu Moha lui montre une application : « Lucky Airship ».
« C’est juste pour se détendre. Tu gagnes de quoi t’acheter un café. »
Liu joue pour payer les traites de sa maison. Elle perd une centaine de yuans, puis efface l’application. Pour elle, ce n’était rien.
Pour Li, c’est une allumette tombée sur de l’essence.
Elle télécharge. Pas de vérification, pas de frein. Dix groupes de chiffres défilent. Il suffit de parier sur « pair » ou « impair ».
Elle mise peu. Et elle gagne. L’équivalent d’une journée de travail en quelques secondes.
L’adrénaline la prend.
Très vite, chaque nuit devient une obsession. Dans sa chambre humide, elle mise parfois 100 000 yuans par jour – 14 000 euros. Les chiffres défilent, l’argent n’existe plus.
Pendant ce temps, elle vit comme une étudiante pauvre. Elle compare des frigos sur Taobao pendant des semaines avant d’acheter une occasion à quelques centaines de yuans.
En un an, 2,9 millions de yuans – près de 400 000 euros – passent sur ses comptes.
Les pertes s’accumulent.
Li ne dit rien à ses parents. Jamais. Elle préfère mourir plutôt que de perdre la face.
Un jour, à l’hôpital, un proche de patient tape sur la table pour la presser pendant une transfusion. Elle explose : « Pourquoi vous tapez ? » On la force à s’excuser. Derrière son sourire, elle est impulsive et orgueilleuse.
Pour trouver de l’argent, elle manipule ses jeunes collègues : « Ma mère a un cancer, j’ai besoin d’argent. » « Je dois acheter un appartement pour me marier. »
Li ne peut plus emprunter elle-même. Alors elle exploite la naïveté de ses amies.
En Chine, le personnel hospitalier obtient facilement des crédits bancaires. Li convainc ses collègues d’utiliser leur identité à sa place. Elles croient aider une amie en détresse. Elles acceptent.
Résultat : une seule collègue finit avec plus de 300 000 yuans de dettes sur le dos – et Li en cumule bien plus encore.
En six mois, Li emprunte partout, y compris sur des plateformes aux taux usuraires.
À l’été 2019, elle est cernée par les créanciers. Elle tourne alors son regard vers un homme qui semble avoir tout ce qui lui manque : l’argent et le pouvoir.
Partie 4 – L’accord du diable
Octobre 2019. Li envoie un SMS au docteur Luo Ting.
51 ans, chef adjoint d’orthopédie. Une femme, une fille, une BMW. L’hôpital le sait riche.
Elle lui demande 200 000 yuans – 28 000 euros.
Luo accepte. À une condition : un hôtel de luxe près de l’hôpital.
Ce jour-là, selon les aveux de Li, elle entre dans la chambre. Luo est déjà nu. Elle panique, veut partir. Il la maîtrise et abuse d’elle.
Le lendemain, il ne lui donne pas les 200 000 yuans. Seulement 50 000. Et il lui fait signer une reconnaissance de dette.
Pour avoir le reste, elle doit revenir. Encore. Et encore.
D’octobre 2019 à février 2020 : 13 nuits dans cet hôtel. Même rituel. Luo abuse d’elle, puis lui donne l’argent au compte-gouttes – juste assez pour qu’elle revienne.
Li encaisse, mais la haine monte.
En mars 2020, elle reçoit enfin la totalité. L’argent disparaît aussitôt dans les jeux. Son cœur, lui, est rempli de rancœur.
Luo ne s’arrête pas. Il la menace : « Si tu parles, je te détruis. Je connais des gens à la police. »
Li a peur de perdre son travail, son honneur, sa famille.
Elle tente de se suicider trois fois après le Nouvel An chinois.
Première tentative : 80 somnifères. Son corps vomit tout.
Deuxième : elle ouvre une bonbonne de gaz. Rien.
Troisième : elle vole deux flacons d’insuline et s’injecte 800 unités. La mort refuse de la prendre.
Elle est condamnée à rester dans son cauchemar.
En mars 2020, la pandémie bouleverse la donne. À cause du Covid-19, les hôtels n’acceptent plus les clients facilement. Le Docteur Luo, insatiable, exige alors que Li loue un petit appartement, juste à côté de l’hôpital, pour leurs rendez-vous. Il paie le loyer, mais c’est elle qui signe. C’est dans ce logement que le drame va se nouer.
Partie 5 – La bascule
Vendredi 20 mars 2020. Luo arrive ivre dans l’appartement.
Il se met nu et exige un rapport.
Ce soir-là, Li joue sur son téléphone. Elle l’ignore. « J’ai pas mangé. Je me suis pas lavée. »
Luo s’énerve, l’insulte : « Tu veux perdre ton boulot ? » Puis il s’endort – ivre mort.
Li s’assoit au pied du lit. Elle regarde cet homme nu qui a détruit sa vie.
Elle prend son téléphone et tape : « Que faire si on déteste quelqu’un très fort ? »
Parmi les réponses : « Fais-le disparaître. »
Elle continue : « Comment une personne faible peut-elle tuer une personne plus forte ? »
Elle avise un câble d’ordinateur.
À 1h00 du matin, elle passe le câble autour du cou de Luo et serre. Il se réveille, se débat, ils roulent au sol. Elle ne lâche pas. Il meurt.
Par réflexe professionnel, elle tente un massage cardiaque. Inutile.
Elle prend le doigt du cadavre, déverrouille son téléphone et se transfère 98 000 yuans – 13 000 euros.
L’argent arrive. Et disparaît immédiatement, aspiré par ses crédits automatiques. Il lui reste 900 yuans – 120 euros.
Le meurtre n’a servi à rien.
Elle espérait pouvoir récupérer la voiture, vider les assurances ou utiliser les cartes, mais chaque porte se ferme devant elle. Son historique de navigation le confirme : elle a cherché « Comment transférer la propriété d’une voiture » et « Comment voler des cartes bancaires ».
Elle passe la nuit à chercher aussi : « Comment se débarrasser d’un corps parfaitement ».
Dans sa tentative d’effacer les traces, elle retourne même à son ancien logement pour changer de vêtements et jette ses chaussures blanches tachées de sang.
Elle fouille aussi la voiture de Luo, espérant trouver les reconnaissances de dettes qu’il lui avait fait signer. Mais c’est un échec total : les papiers sont bien gardés dans un coffre à l’hôpital.
Pour gagner du temps, elle utilise le téléphone du mort. Elle envoie des SMS à la femme du docteur, se faisant passer pour lui : « Je suis en province pour une opération chirurgicale. J’ai trop bu hier soir, je ne pouvais pas répondre. »
Mais le mensonge ne tient pas. Le soir du 22 mars, après deux jours sans voir son mari rentrer, l’épouse du Docteur Luo s’inquiète. Elle appelle l’hôpital pour vérifier ses dires. La réponse est formelle : son mari n’a pratiqué aucune opération chirurgicale depuis des jours. Saisie par un terrible pressentiment, elle comprend que le pire est arrivé et alerte immédiatement la police.
Partie 6 – Le verdict
Le 23 mars 2020, la police force la porte du troisième étage.
Li est là. Elle n’a pas fui.
L’appartement est propre, mais il parle : sacs plastiques noirs, cuiseur à riz avec des os humains.
Elle craque. Avoue tout.
Lors du procès, en décembre 2020, elle explose à la barre quand le procureur parle « d’affaire amoureuse inappropriée ».
Elle crie : « Comment aurais-je pu l’aimer ? Il était vieux, gras et laid. Il ne méritait même pas d’être mon père. »
Elle clame qu’elle a tué pour briser ses chaînes, pour échapper à une domination insupportable.
Mais la justice reste de marbre. Les messages supprimés et ses visites volontaires à l’hôtel pèsent lourd contre elle. Pour les juges, la cruauté inouïe des méthodes employées et le vol de l’argent après le meurtre ne peuvent être occultés par son désespoir.
Le 20 août 2022, la Cour populaire supérieure de Guangxi rejette son ultime recours. La sentence est confirmée : la peine de mort.
Le 23 février 2023, dernière entrevue avec son père. Elle pleure. Elle dit juste : « Papa, ça va aller. »
Quelques heures plus tard, elle est exécutée.
Ce qu’on en retient
Li Fengping n’était ni un monstre de naissance, ni une innocente. Une fille brillante, broyée par la pauvreté, isolée par le travail, dévorée par le jeu, piégée par un homme puissant.
Son histoire ne justifie rien. Mais elle explique presque tout.
Yulin, 2020 : une infirmière, 2 368 morceaux, un cuiseur à riz, et une question qui reste.
À quel moment bascule-t-on à ce point ?
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